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Lecture structurelle, mécanismes psychosociaux et responsabilité évolutive des organisateurs culturels

Comment agissent les violences basées sur le genre en milieu festif ?

Déplacer le regard

Les violences basées sur le genre (VBG) en milieu festif ne pourraient être appréhendées comme des événements isolés, accidentels ou strictement imprévisibles. Les travaux en criminologie, en sociologie du genre et en études culturelles suggéreraient qu’elles émergeraient à l’intersection de plusieurs dynamiques structurelles : normes sociales et rapports de pouvoir, organisation matérielle et symbolique des espaces, dynamiques affectives collectives, ainsi que dispositifs, ou absence de dispositifs, mis en place par les organisateurs. 1 Dans cette perspective, le festival ne serait pas seulement un moment de rassemblement festif, mais un cadre social actif, capable d’orienter les comportements, de modeler les perceptions du consentement et d’influencer les capacités de réaction, tant individuelles que collectives.

Comprendre comment les VBG agissent dans ces contextes de relâchement normatif invite notre regard d’organisateur à déplacer ainsi la réflexion. Il ne s’agirait plus uniquement d’interroger les actes eux-mêmes, mais aussi les conditions sociales, organisationnelles et culturelles qui pourraient les rendre possibles, tolérables, voire invisibles.

Le milieu festif comme micro-société temporaire

Le milieu festif pourrait être envisagé comme une micro-société temporaire, dotée de règles implicites, de temporalités spécifiques et de normes propres comme indique V. Turner avec le concept de Liminalité 2, selon laquelle certains événements collectifs fonctionnent comme des espaces-temps à part, avec leurs propres règles, normes et dynamiques sociales. Cette notion est très utilisée pour analyser festivals et rituels contemporains. La concentration d’individus dans un espace délimité, sur une durée courte mais intense, produirait des formes d’interactions sociales accélérées, dans lesquelles les repères habituels seraient partiellement redéfinis.

Les recherches en études culturelles suggéreraient que ces espaces favoriseraient un relâchement normatif relatif, dans lequel certains comportements, perçus comme inacceptables dans d’autres contextes sociaux, pourraient être tolérés, minimisés ou interprétés comme faisant partie intégrante de l’expérience festive. Cette tolérance ne serait ni uniforme ni pleinement consciente, mais s’inscrirait dans des logiques collectives largement partagées, renforcées par le caractère exceptionnel et éphémère de l’événement. 3

Organisation des espaces et production de situations ambiguës

L’organisation matérielle des festivals jouerait un rôle central dans la production des interactions sociales. La disposition des scènes, la gestion des flux de circulation, l’éclairage, la signalétique ou encore la densité des zones de rassemblement influenceraient directement la manière dont les corps se déplacent, se croisent et entrent en contact.

La proximité physique constante, combinée à la densité de la foule, pourrait rendre plus difficile l’identification des limites individuelles et la reconnaissance explicite du consentement. Dans ce contexte, certains gestes ou contacts pourraient être interprétés comme accidentels ou anodins, alors même qu’ils seraient vécus comme intrusifs ou violents par les personnes concernées.

L’espace ne serait donc pas neutre, mais participerait activement à la création de situations ambiguës, en particulier lorsque l’organisation ne rend pas visibles des repères clairs en matière de comportements attendus et de limites à ne pas franchir. 4

Dynamiques affectives collectives et altération des perceptions

Les festivals seraient traversés par des dynamiques affectives collectives intenses, liées à la musique, à la foule, à l’excitation partagée et à l’intensité sensorielle de l’expérience. Ces dynamiques influenceraient les comportements individuels en renforçant le sentiment d’appartenance au groupe, mais aussi en diminuant la vigilance et la capacité de distanciation critique. Les émotions circuleraient rapidement et pourraient favoriser des comportements impulsifs, parfois transgressifs, perçus comme compatibles avec l’esprit festif. La recherche suggérerait que ces dynamiques affectives joueraient un rôle central dans la banalisation de certaines formes de violences basées sur le genre, en les inscrivant dans un registre de légèreté ou de jeu, plutôt que dans celui de la transgression ou de la violence.

Effet de groupe, sidération et non-intervention

Les capacités de réaction individuelles et collectives seraient fortement influencées par la présence du groupe. L’effet de groupe pourrait conduire à une dilution de la responsabilité, chaque individu supposant qu’une autre personne interviendrait ou que la situation ne nécessiterait pas d’action immédiate. Cette dynamique serait renforcée par l’ambiguïté des situations et par la crainte d’interpréter à tort un comportement. 

La sidération constituerait un autre mécanisme central. Face à une situation perçue comme violente, confuse ou inattendue, les personnes concernées, qu’il s’agisse des victimes, des témoins ou des membres du staff, pourraient se retrouver dans un état de blocage, limitant leur capacité à réagir, à verbaliser ou à demander de l’aide. Cette sidération contribuerait directement à la sous-déclaration des violences et à leur gestion tardive, voire inexistante. 5

Invisibilisation des violences et obstacles à la parole

Du point de vue des personnes exposées aux violences basées sur le genre, plusieurs facteurs pourraient freiner la prise de parole. La peur de ne pas être crue, la culpabilité, la honte ou la crainte de perturber l’événement pourraient conduire à une minimisation des faits ou à un silence prolongé 6. Cette invisibilisation ne relèverait pas uniquement de choix individuels, mais d’un environnement perçu comme peu propice à l’écoute et à la reconnaissance de la violence.

Du côté des organisations culturelles, l’absence de dispositifs clairement identifiés pourrait conduire à une gestion informelle des situations, reposant sur l’intuition, l’expérience personnelle ou l’évitement. Cette gestion au cas par cas empêcherait la capitalisation des expériences et la mise en place de réponses structurelles, contribuant ainsi à la reproduction des violences.

Responsabilité des organisateurs comme responsabilité de cadre

La responsabilité des organisateurs ne pourrait être pensée comme une responsabilité individuelle ou pénale directe face aux actes commis par des tiers. Elle relèverait plutôt d’une responsabilité de cadre, portant sur les conditions dans lesquelles les interactions se déroulent et sur les réponses possibles en cas de situation de VBG. 

Cette responsabilité s’exercerait à travers un ensemble de leviers complémentaires, incluant la prévention, la formation des équipes et des bénévoles, la lisibilité des règles de conduite, la présence de relais clairement identifiés sur le site, ainsi que la cohérence entre les valeurs affichées par l’événement et les pratiques effectives mises en œuvre sur le terrain. Dans les industries culturelles, cette responsabilité serait de plus en plus reconnue comme un enjeu professionnel à part entière, au même titre que la sécurité technique, la logistique ou l’accueil des publics.

Plusieurs festivals dans le monde illustrent cette évolution progressive des pratiques. Des événements comme We Love Green avec leur système SAFER 7 qui combat les violences basées sur le genre en intégrant la prévention des violences sexistes et sexuelles dans leur ingénierie globale, en développant des dispositifs visibles, portés par des équipes formées et en lien avec des associations spécialisées. Cette démarche ne relèverait pas d’une action ponctuelle, mais d’un travail de fond inscrit dans la gouvernance de l’événement. De la même manière, Les Vieilles Charrues 8 auraient progressivement structuré leurs actions autour de la sensibilisation des publics, de la formation des bénévoles et de procédures internes permettant de mieux identifier, signaler et orienter les situations de violences basées sur le genre.

Au Canada, des festivals majeurs comme Osheaga ou Shambhala Music Festival auraient progressivement intégré des politiques explicites de safer spaces, combinant campagnes de prévention, équipes identifiables sur site et partenariats avec des organisations spécialisées en réduction des risques et en accompagnement des victimes. Ces dispositifs viseraient à rendre les limites plus lisibles dans des contextes de forte densité et d’intensité festive.

Aux États-Unis, des festivals comme Bonnaroo ou Coachella montreraient que la prévention des violences basées sur le genre tend à s’inscrire dans une approche plus large de duty of care. Celle-ci inclurait des chartes de conduite, des campagnes visibles sur le consentement, ainsi que des équipes formées pour orienter les personnes en cas de situation problématique.

En Asie, certains événements d’envergure internationale, à l’image de Fuji Rock Festival, auraient également engagé une réflexion autour du respect des publics et de la prévention du harcèlement, en mettant en place des règles de comportement claires et des dispositifs de signalement adaptés à leur contexte culturel. Ces exemples suggéreraient que, malgré des différences de cadres juridiques et culturels, la question de la responsabilité des organisateurs tend à devenir un standard émergent à l’échelle internationale.

Pris ensemble, ces cas illustreraient une évolution du rôle des organisateurs culturels, de plus en plus perçus comme des acteurs responsables de cadres sociaux temporaires, dans lesquels la sécurité, la dignité et le bien-être des publics constitueraient des dimensions centrales de l’expérience festive.

Prévention, dispositifs et transformation des pratiques

La prévention des violences basées sur le genre ne relèverait pas uniquement d’une obligation réglementaire, mais d’un choix culturel et organisationnel. Les recherches suggéreraient que les dispositifs les plus efficaces seraient ceux intégrés de manière cohérente à l’identité de l’événement, visibles sans être moralisateurs et portés par des équipes formées.

Des dispositifs spécialisés comme Souk Rassek permettraient de traduire les apports de la recherche et du cadre légal en outils concrets, adaptés aux réalités du terrain festif. Ils offriraient aux équipes des repères clairs, transformeraient la sidération en capacité d’action et contribueraient à instaurer un climat de confiance propice à la parole et à la médiation.

Conclusion

Les violences basées sur le genre en milieu festif pourraient être comprises comme le produit de dynamiques sociales, affectives et organisationnelles imbriquées, jamais totalement figées.

Reconnaître ces mécanismes ne signifierait pas restreindre la fête ou en altérer la dimension culturelle, mais au contraire la penser comme un espace vivant, évolutif et perfectible. Pour les acteurs culturels, cette approche ouvrirait la possibilité de concevoir des événements où la liberté, la créativité et le care ne s’opposeraient pas, mais se renforceraient mutuellement.

Bibliographie

1 – Bows, H. (2024). Sexual violence at music festivals: Gendered harms, normalisation and the continuum of abuse. Journal of Gender-Based Violence, 8 (1), 1–18.

2 – Turner, V. (1982). From ritual to theatre: The human seriousness of play. PAJ Publications.

3 – Getz, D. (2010). The nature and scope of festival studies. International Journal of Event Management Research, 5(1), 1–47.

4 – Fileborn, B., Wadds, P., & Tomsen, S. (2020). Sexual harassment and violence at Australian music festivals: Reporting practices and experiences of festival attendees. Australian & New Zealand Journal of Criminology, 53(2), 194–212.

5 – Herman, J. L. (2015). Trauma and recovery: The aftermath of violence – from domestic abuse to political terror (2nd ed., pp. 33–47).

6 -Comportement remarqué lors d’une intervention menée par l’équipe de Souk rassek lors du Festival Lboulevard en octobre 2025. La victime ne voulant pas “nous déranger” a préféré oublier ce qui s’est passé.

7 – SAFER : Structure qui accompagne les événements dans la mise en place d’un dispositif de luttre contre les violences sexistes et sexuelles à destinations de leurs publics

8 – Ouest-France. Les Vieilles Charrues visent l’exemplarité sur la prévention des violences sexistes et sexuelles. (30 mai 2024)

Ahmed, S. (2004). The cultural politics of emotion. Edinburgh University Press.

European Commission. (2022). Publications Office of the European Union. Safe spaces and prevention of gender-based violence in cultural and creative sectors.

Fileborn, B., Wadds, P., & Tomsen, S. (2020). Sexual harassment and violence at Australian music festivals: Reporting practices and experiences of festival attendees. Australian & New Zealand Journal of Criminology, 53(2), 194–212.

Getz, D. (2010). The nature and scope of festival studies. International Journal of Event Management Research, 5(1), 1–47.

Herman, J. L. (2015). Trauma and recovery: The aftermath of violence – from domestic abuse to political terror (2nd ed., pp. 33–47). Basic Books. (Original work published 1992)

Jones, C. (2020). Gender-based violence amongst music festival employees. In L. Platt & R. Finkel (Eds.), Gendered violence at international festivals: An interdisciplinary perspective (pp. 104–118). Routledge.

Organisation mondiale de la santé. (2002). World Health Organization.World report on violence and health.

Organisation mondiale de la santé. (2013).World Health Organization. Responding to intimate partner violence and sexual violence against women: WHO clinical and policy guidelines.

Quinlan, E., & Smith, M. (2019). Gendered bodies, public space and sexual harassment. Gender, Place & Culture, 26(2), 258–276.

Still, G. K. (2014). Introduction to crowd science. CRC Press.

 

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